Réponse en bref
Une règle de design mérite d’être gardée si elle se rattache à un constat de recherche, dit à quoi elle sert et peut être vérifiée par une personne absente des discussions. Triez la recherche en données, constats et insights, tirez des insights les plus solides quelques principes qui choisissent une valeur plutôt qu’une autre, puis rédigez chaque règle avec son résultat attendu, sa raison, un exemple, un contre-exemple et un test. Ce qui échoue à ces vérifications est une préférence, à étiqueter comme telle.
La recherche finit dans un dossier si personne n’écrit la règle
Une équipe de design termine une phase de recherche avec une grande quantité de matière : des enregistrements d’entretiens, un audit de toutes les brochures et de tous les écrans produits par l’organisation, des captures d’écran des concurrents, des réponses à des questionnaires. Un mois plus tard, la charte de marque est rédigée, et il est souvent difficile d’y désigner une seule ligne qui existe grâce à cette matière. La recherche a nourri l’ambiance. Elle n’est pas devenue des règles.
L’échec inverse est tout aussi courant. Les chartes se remplissent de consignes que personne ne peut retracer : une taille minimale de logo, une association de couleurs interdite, un style de photographie privilégié. Certaines reposent sur des preuves, d’autres consignent ce que le directeur artistique aimait cette année-là, et le document ne donne au lecteur aucun moyen de les distinguer.
C’est cet écart que ce guide veut combler. La plupart des conseils pour rédiger des règles de design commencent par la structure et le ton ; les étapes décrites ici commencent plus tôt, par les preuves. La recherche est triée selon le degré d’analyse atteint. Les conclusions les plus solides deviennent des principes. Chaque principe produit des règles qui nomment quelque chose de visible, et chaque règle porte sa raison, un exemple, un contre-exemple et un test.
Données, constats et insights sont trois choses différentes
Nielsen Norman Group, le cabinet de recherche en expérience utilisateur, répartit les résultats d’une recherche en trois niveaux. Les données sont l’ensemble des observations non analysées : transcriptions, notes, mesures, réponses à des enquêtes. Les constats décrivent des régularités dans ces données, ce qui s’est passé mais pas pourquoi. Les insights expliquent ces régularités dans leur contexte et désignent une opportunité sur laquelle l’organisation peut agir.
La distinction compte pour une équipe de design, car les règles écrites à partir du mauvais niveau échouent de manière prévisible. Une règle bâtie sur une seule donnée, une citation marquante, est une anecdote dotée d’autorité. Une règle bâtie sur un seul constat traite un symptôme. Par exemple, « les clients ne trouvaient pas le prix » dit ce qui s’est passé, mais pas si la cause tenait à la taille, à la position, à la couleur ou à la formulation.
Avant d’écrire quoi que ce soit, étiquetez donc la matière. Pour chaque conclusion envisagée, demandez-vous combien de sources la soutiennent et si vous en connaissez la cause. Pour réduire les biais, NN/g recommande la triangulation : plusieurs sources de données, plusieurs manières de les analyser et plus d’une personne pour mener l’analyse. Un audit qui concorde avec les entretiens et avec les messages reçus par le service client est un terrain sur lequel on peut bâtir une règle.
Un principe prend parti et dit pourquoi
Un insight vous dit ce qui est vrai de votre public. Un principe dit ce que vous ferez chaque fois que deux bonnes choses entreront en conflit. NN/g définit les principes de design comme des énoncés de valeur qui encadrent les décisions et favorisent la cohérence des choix d’une équipe à l’autre. Le cabinet souligne qu’ils sont propres à un produit ou à un service, à la différence des règles générales du bon design, et qu’ils ne sont pas des consignes pour dessiner tel ou tel élément.
L’article énumère ce qui rend un principe utilisable. Il prend position sur la valeur qui compte, idéalement en nommant celle sur laquelle elle l’emporte. Il dit pourquoi cette valeur importe aux personnes que l’on sert. Il est concis et mémorable, et l’ensemble reste réduit : NN/g prévient qu’à partir de dix, beaucoup sont oubliés. Enfin, les principes ne se contredisent pas entre eux. Son propre exemple, pour son site, est « La clarté avant la popularité ».
Pour une équipe de design graphique, la même forme convient. « La lisibilité avant l’atmosphère » est un principe si la recherche a montré que les lecteurs abandonnaient de belles pages peu contrastées. « Épuré et moderne » n’en est pas un, parce qu’il ne renonce à rien et que personne ne défendrait le contraire. Un test utile consiste à demander ce que le principe interdit. Si la réponse est rien, c’est un slogan.
D’un principe à ce qu’un relecteur peut voir
Un principe guide le jugement. Une règle peut se vérifier sur une pièce terminée. Le passage de l’un à l’autre consiste à nommer trois choses : l’élément que la règle régit, la condition dans laquelle elle s’applique et la limite à ne pas franchir. Sans les trois, le relecteur doit deviner.
Prenons le principe sur la lisibilité. Une règle qui en découle pourrait s’énoncer ainsi : le texte courant n’est jamais placé sur une photographie ; les légendes sur image reposent sur un aplat uni. L’élément est le texte courant, la condition est un fond photographique, la limite est « jamais ». Une seconde règle pourrait fixer un contraste minimal pour tout texte sur couleur. Ce sont des illustrations, non des recommandations, mais elles montrent la forme.
Rédigez chaque règle de façon qu’une personne ayant manqué tous les ateliers puisse l’appliquer. Évitez les adjectifs qui ont besoin de leur auteur pour être interprétés : des marges « généreuses », des dégradés « subtils », des visuels « appropriés ». Là où un chiffre est possible, donnez le chiffre. Là où il ne l’est pas, donnez la comparaison : plus large que la gouttière, plus clair que le texte courant, pas plus d’un par page.
Quatre parties qui rendent une règle vérifiable
Un bon modèle public de rédaction de règles vient d’un endroit inattendu. GS1, l’organisme de standardisation à l’origine des codes-barres, publie un guide sur la manière de montrer les emballages de produits dans de petites images sur téléphone. C’est un document consacré à des décisions de design graphique, et chacune de ses recommandations est présentée selon les quatre mêmes parties.
La première est le résultat attendu : ce qui doit être vrai une fois la règle suivie. La deuxième est l’explication : pourquoi ce résultat figure dans le guide et en quoi il aide la personne qui regarde. La troisième est une approche possible de mise en œuvre, donnée comme le meilleur conseil au moment de la rédaction, avec la précision que d’autres méthodes peuvent convenir à d’autres situations. La quatrième indique comment tester si le résultat est atteint, quelle que soit la méthode employée.
Cette structure rend deux services à une charte de marque. Elle sépare le but de la technique, si bien qu’un designer qui trouve une meilleure technique reste conforme. Et elle oblige l’auteur à écrire le test. Une règle dont l’auteur ne sait pas décrire la vérification n’est pas prête à être publiée. Certains tests de GS1 sont reconnus comme subjectifs, et le document le dit, ce qui est plus honnête que de feindre la précision.
L’exemple montre la règle, le contre-exemple en montre la limite
On apprend une règle plus vite avec deux images qu’avec un paragraphe. Un exemple montre à quoi ressemble la conformité. Un contre-exemple montre où elle s’arrête, et c’est de cette frontière qu’un designer pressé par l’échéance a réellement besoin. Le guide de GS1 procède ainsi d’un bout à l’autre : il place des images conformes à côté d’images non conformes et explique, cas par cas, pourquoi seule la première passe.
Choisissez les contre-exemples dans le travail réel, pas dans la caricature. Un logo étiré au double de sa largeur n’apprend rien, parce que personne n’allait le faire. Une mise en page qui respecte toutes les règles écrites et trahit pourtant le principe apprend beaucoup. L’audit mené pendant la phase de recherche est la meilleure source : il contient déjà les réussites manquées de peu par l’organisation elle-même.
Annotez les deux. Sous l’exemple, nommez la règle qu’il respecte. Sous le contre-exemple, nommez la règle qu’il enfreint et le plus petit changement qui le corrigerait. Lorsqu’un cas est réellement limite, dites-le et consignez la décision prise. Une charte qui reconnaît ses zones grises est consultée plus souvent qu’une charte qui prétend ne pas en avoir, car elle correspond à ce que les designers rencontrent en pratique.
Trois questions pour distinguer une règle d’un goût
Toute charte contient des préférences, et il n’y a rien de mal à cela, à condition qu’elles soient signalées. Les ennuis commencent quand une préférence est écrite avec la voix d’une règle. Trois questions départagent les deux. L’énoncé peut-il être rattaché à un insight issu de la recherche ? Deux relecteurs arriveraient-ils au même verdict en l’appliquant à la même pièce ? Existe-t-il une preuve qu’il aide dans plus d’une situation ?
La troisième question est celle que les design systems ont formalisée. Les critères de contribution du GOV.UK Design System demandent la preuve que le composant ou le modèle proposé serait utile à de nombreuses équipes ou à de nombreux services, et qu’il ne reproduit pas un élément déjà présent. Avant publication, il doit avoir été testé en recherche utilisateur auprès d’un échantillon représentatif, incluant des personnes en situation de handicap. Lorsqu’un élément n’a été éprouvé que dans quelques contextes, l’équipe indique qu’elle précisera lesquels.
Le guide de GS1 exprime la même idée sous forme de proportion : plus une recommandation est prescriptive, plus la base de recherche sur laquelle elle s’appuie est solide. C’est une politique applicable par n’importe quelle équipe. Un « jamais » catégorique exige des preuves fortes. Un « de préférence » peut reposer sur moins. Un énoncé sans aucune preuve peut rester dans le document, sous un intitulé qui le désigne comme style maison, là où personne ne le prendra pour un constat.
Les règles ne vivent que si les décisions les citent
Un ensemble de principes et de règles prouve son utilité en revue de création. NN/g conseille d’utiliser les principes pour expliquer et justifier les décisions : un arbitrage ne se règle pas par un « parce que je le dis », mais parce qu’un principe nommé fait pencher la balance vers l’une des options. La même habitude vaut pour les règles. Une remarque de relecture qui cite un numéro de règle n’ouvre pas la même conversation qu’une remarque qui commence par « j’ai l’impression ».
Tenez un court journal à côté de la charte. Chaque entrée consigne un cas où une règle a été appliquée, assouplie ou jugée insuffisante, ainsi que la décision prise. Une règle enfreinte trois fois pour de bonnes raisons vous dit quelque chose : elle est trop stricte, trop vague ou vise le mauvais élément. Ce journal est une nouvelle recherche, et il ne coûte rien à tenir.
Révisez ensuite selon un calendrier. Pour chaque règle, demandez si ses preuves tiennent toujours, si son test fonctionne encore et si quelqu’un s’en est servi. Retirez ce qui est périmé, promouvez les notes de style maison qui ont accumulé des preuves et datez chaque modification. Le but est un document auquel un nouvel arrivant peut se fier : chaque ligne renvoie à quelque chose que l’équipe a appris, ou dit clairement qu’il s’agit d’un choix.
Checklist pratique
- Étiquetez chaque conclusion de la recherche comme donnée, constat ou insight avant de l’utiliser pour justifier une règle.
- Rédigez un petit ensemble de principes qui préfèrent chacun une valeur à une autre et donnent la raison de cette préférence.
- Donnez à chaque règle un élément, une condition et une limite, ainsi que son résultat attendu, son explication et un test.
- Accompagnez chaque règle d’un exemple conforme et d’un contre-exemple réaliste tiré de l’audit.
- Déplacez les énoncés sans preuve dans une section intitulée style maison et révisez toutes les règles selon un calendrier fixe.
Questions et réponses
Quelle est la différence entre un principe de design et une règle ?
Un principe est un énoncé de valeur qui aide une équipe à choisir entre deux bonnes options, par exemple la clarté avant la décoration. Une règle est une consigne précise et vérifiable qui découle d’un principe et nomme un élément, une condition et une limite. Les principes guident le jugement dans des situations que personne n’avait prévues ; les règles permettent à un relecteur de confirmer qu’une pièce terminée est conforme.
Combien de principes de design une équipe doit-elle avoir ?
Assez peu pour qu’on s’en souvienne sans les relire. Nielsen Norman Group déconseille les longues listes et note qu’à partir de dix, beaucoup sont oubliés. Quelques principes qui prennent clairement position sont plus utiles en revue que quinze qui cherchent à tout couvrir.
Comment transformer une recherche utilisateur en règles de design ?
Triez d’abord la matière : les observations brutes, les régularités qui s’en dégagent et l’explication de ces régularités dans leur contexte. Écrivez les principes à partir des explications, puis déduisez-en des règles qui nomment ce qu’elles régissent et où se situe la limite. Donnez à chaque règle sa raison, un exemple, un contre-exemple et un moyen de la tester, et notez quelle recherche la soutient.
Comment savoir si une consigne relève de la preuve ou du goût personnel ?
Demandez si elle peut être rattachée à un enseignement de la recherche, si deux personnes jugeraient le même travail de la même façon en s’y référant et si elle a aidé dans plus d’un cas. Une consigne qui réussit ces questions est une règle. Celle qui échoue peut mériter d’être gardée, mais elle doit être signalée comme style maison, afin que le lecteur sache qu’il s’agit d’un choix et non d’un constat.
Une charte de marque doit-elle montrer ce qu’il ne faut pas faire ?
Oui, à condition que les exemples soient réalistes. Un contre-exemple marque la limite d’une règle, là où se prennent la plupart des décisions réelles. Prenez-les dans les travaux passés de l’organisation, indiquez la règle que chacun enfreint et montrez le plus petit changement qui le remettrait dans la norme. Les erreurs exagérées que personne ne commettrait allongent le document sans rien apporter.
